Montereau 1814

Montereau 1814

 

Après la désastreuse campagne de 1813, les débris de la Grande Armée, à peine 100 000 hommes, ont repassé le Rhin et sont rentrés en France. Dans l’autre camp, les pertes ont aussi été très lourdes et cela explique pourquoi, après Leipzick, les vainqueurs ont tant tardé à franchir nos frontières. Mais, dès les premiers jours de Janvier 1814, c’est chose faite et l’invasion commence : Prussiens, Allemands, Autrichiens, Russes et Suédois au Nord-Est, Anglo-Portugais dans le Sud-Ouest.

 

L’Empereur concentre ses forces à l’est de Paris, face à Blücher et Schwartzenberg, commandant respectivement 130 000 et 200 000 hommes. Napoléon lui, en aligne difficilement la moitié. Que valent ces troupes ? Les chefs, Maréchaux et Généraux sont pour la plupart fatigués, leur moral est atteint, certains sont mûrs pour la trahison. La troupe, excellente dans la Garde, est très inégale dans les Corps d’Armée. A côté de quelques vieux soldats, rescapés d’Espagne ou de Russie, beaucoup de conscrits peu ou pas instruits, sachant à peine manier leurs armes et encore moins monter à cheval dans la Cavalerie, mal vêtus, mal nourris, incomplètement équipés. Ils ont cependant la foi et la volonté de chasser l’ennemi du sol de la Patrie (cela fait presque 20 ans que cela n’était pas arrivé).

Napoléon défait ses ennemis l’un après l’autre

Comme à son habitude, Napoléon imagine une manœuvre simple : il divise ses adversaires qu’il attaque les uns après les autres avec l’ensemble de ses forces. Se séparant en deux colonnes, persuadés d’avoir vaincu Napoléon, les alliés tombent dans le piège. La colonne de Blücher se laisse attirer vers le nord, où elle est battue 4 fois en 5 jours (Champaubert, Montmirail, Château-Thierry et Vauchamps). Disloquée, elle s’enfuit vers le nord-est, laissant l’Empereur libre de se tourner vers Schwartzenberg qui a pendant ce temps continué sa route vers Paris et a largement étiré ses troupes dans la profondeur, des deux côtés de la Seine. Napoléon voit tout de suite le parti qu’il peut en tirer : s’il parvient à se saisir de Montereau, il coupera l’armée de Schwartzenberg en deux. L’attaque vers Montereau se doit d’être foudroyante : si l’ennemi se replie, ce sera un échec.

 

Il donne donc l’ordre au Maréchal Victor de marcher au plus vite de Nangis à Montereau. Dans les troupes du maréchal se trouvent environ 250 cavaliers du 3e de hussards, aux ordres du chef d’escadron Roux. Le général Pajol, lui, doit remonter la Seine de Melun à Montereau où il doit effectuer sa jonction avec Victor. Sous ses ordres, au sein de la brigade Delort, 18 cavaliers et un officier du 3e Hussards. Malheureusement les ordres de l’Empereur ne sont pas exécutés, et la marche de Victor est d’une lenteur désespérante. Elle permet aux divisions du Prince de Wurtemberg de s’installer sur les hauteurs qui dominent Montereau au nord de la Seine. L’Empereur, furieux, le destitue et le remplace par le général Gérard.

Durant toute la matinée du 18, de très durs combats ont lieu, au cours desquels la cavalerie légère se dépense sans compter. Le 3e hussards se distingue en chargeant à trois reprises les Dragons de l’archiduc Ferdinand. Cela ne suffit pas à obtenir de résultats décisifs.

L’arrivée de Napoléon, vers 15h, va bouleverser les choses. Les soldats de Gérard se mettent à acclamer l’Empereur et ces acclamations déclenchent une panique dans les troupes ennemies qui se replient vers les ponts, poursuivies par l’infanterie française.

 

C’est alors que Pajol, apercevant d’en haut l’ennemi engagé en colonnes serrées sur les ponts, eut le réflexe immédiat de l’excellent chef de cavalerie qu’il était : il se dit qu’il fallait à tout prix s’emparer de ces ponts avant que les Wurtembourgeois n’aient eu le temps de les franchir, de s’établir sur l’autre rive, de les défendre et de les détruire. Donc, une seule solution : charger à tombeau ouvert cette masse d’infanterie et la mettre cul par-dessus tête ! Il fait dire à Delort, commandant la première brigade : “Chargez tête baissée avec votre Brigade. Objectif : les deux ponts. Je vous suis en personne à la même allure avec les deux autres Brigades.”

Delort, un vieux “dur à cuire” d’Espagne, pensa que Pajol était devenu fou : ses cavaliers étaient presque tous des enfants sachant à peine se tenir à cheval et il leur était impossible, n’ayant que deux mains, de tenir leur sabre, de se cramponner au pommeau et de conduire leurs chevaux. Comment donc ces “mal foutus” réussiraient-ils à descendre au galop la rue étroite, pavée et en forte pente qui mène aux ponts ?

le général Pajol

 

“Je crois, dit-il au messager de Pajol, que votre patron a perdu la tête de me faire charger avec une cavalerie pareille !” Puis, se retournant vers ses escadrons, il fit enlever les gourmettes, pour que, une fois lancés, ils ne puissent s’arrêter. Les vieux sous-officiers, qui ont tout-de-suite compris, répètent à mi-voix à leurs conscrits ce que leur ont dit si souvent leurs instructeurs du dépôt de Versailles : “Si tu recules, t’es foutu ; si tu restes immobile, t’es foutu ; alors, mon gars, en avant et pointez !” Et Delort, calmement, commande : “Pelotons, à droite ... en avant ... marche !” Puis, peu après : “au trot” ! Puis : “sabre ... main !” Ensuite, au milieu de la pente : “au galop !” Le Général Delort galope en tête ; derrière lui, les tout premiers de la Brigade, les 18 gradés et conscrits du 3e Hussards, les conscrits au centre, solidement encadrés par les gradés.

 

Arrivé presque au bas de la pente, Delort lance le suprême commandement : “Chargez ! » Les escadrons s’élancent tels un ouragan, dans le tournant de la route. Cette avalanche descend de plus en plus vite ; les chevaux, excités par l’éperon que les conscrits leur ont gaillardement planté dans le ventre pour assurer leur solidité, bondissent comme des furieux. La tête de colonne, telle un bélier ouvrant une brèche, s’enfonce dans la cohue des fuyards. Tout cela passe comme la foudre. En pénétrant dans le faubourg, la colonne est prise à partie par deux bataillons autrichiens retranchés dans les habitations, mais l’élan de la charge est si rapide qu’elle passe sans s’arrêter. La masse de chevaux et d’hommes poursuit sa charge et s’engouffre sur le pont de Seine, telle un cyclone. En un instant, les deux ponts sont franchis et la charge n’a que deux tués à déplorer.

la prise des ponts

Du haut de Surville, Napoléon applaudit à cette brillante et victorieuse charge qui lui conserve intacts les ponts de Montereau. Il s'écrie : “ Il n'y a plus que Pajol dans mes Généraux pour savoir mener de la cavalerie ”. Il lance alors ses escadrons de service pour compléter la charge de Pajol, facilitant ainsi la progression de l’infanterie. Enthousiasmé par la tournure des évènements, il met pied-à-terre et pointe lui-même une pièce, comme lorsqu’il était jeune lieutenant d’artillerie. De l’autre rive, une batterie autrichienne attardée répond en envoyant quelques boulets. Aux artilleurs de la Garde qui s’alarmaient, trouvant l’endroit malsain pour leur Empereur, il lance gaiement : “Allez, les enfants ! Ne craignez rien, le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu !”

De son côté, Pajol poursuit l’ennemi jusqu’au hameau de la Tombe et ne s’arrête qu’à la nuit tombée. Longue de huit heures, la bataille coûta 2.000 tués, blessés et disparus aux Français. Les Coalisés perdirent 6.000 tués, blessés et prisonniers. Ayant réussi à s’emparer du pont de Montereau, Napoléon obligea, par cette victoire, l’armée de Bohême, alors parvenue à une cinquantaine de kilomètres de Paris, à reculer. Ce fut là un succès non négligeable, mais il n’empêche pas l’inéluctable. Malgré cet acte héroïque, c’est la fin. Les généraux ne veulent plus se battre. La France veut la paix.

Une bataille pour rien ?

Dans son article sur la bataille de Montereau, le colonel Mc Carthy, ancien chef de corps du régiment, revient sur la portée de la bataille et conclut :

 

«Notre régiment y était. Ce n'était plus le brillant 3e Hussards d'Elchingen, d'Iéna, de Friedland et d'Eylau. Les rangs se sont clairsemés, les effectifs ont fondu en Espagne, puis en Saxe. Ce sont de pauvres escadrons squelettiques, à base de jeunes recrues manquant de tout, mal vêtues, mal nourries, mal instruites, mal armées et mal montées sur de méchants bidets de réquisition. En dépit de toutes ces misères, nous avons vu ce jour-là les hussards du 3 deux fois à l'honneur : le matin avec Gérard sur les hauteurs au nord de Montereau et, le soir, avec Pajol et Delort, sur les ponts, dans cette chevauchée fantastique et victorieuse. Une fois de plus, en cette journée du 18 Février 1814, le 3e Hussards a été fidèle à la belle devise d'Esterhazy : "Il en vaut plus d'un !"

 

 

En terminant, il me semble que cette bataille contient une leçon. Lorsque l'on considère le résultat final de la Campagne de France, l'échec de l'Empereur, l'abdication, l'exil, le retour de la France à ses limites étriquées de 1789, on peut se poser la question : pourquoi s'est-on battu, à quoi bon tant de morts, tant de sang, tant de larmes ? Pourquoi ? Mais, tout simplement, pour l'honneur. La France, pas plus que son armée, ne pouvait absolument pas admettre de se laisser imposer, sans combattre, la volonté de l'Europe coalisée, car l'accepter, c'eût été, très précisément, se déshonorer.

 

Oui, cette bataille de Montereau a bien été, en fin de compte, un combat pour l'honneur et cette constatation, disons-le bien haut, n'en diminue ni la valeur, ni la portée. La grande leçon que nous ont donnée les soldats de 1814, c'est que, lorsqu'il s'agit de l'honneur de la France, cela vaut la peine de savoir mourir pour 1'honneur